Nouvelle : Ping-pong

by - 08:00

 



   Bonjour à tous ! J’espère que vous allez bien 😊 Aujourd’hui, j’ai envie de partager avec vous une nouvelle que j’ai écrite il y a quelques mois sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur. N’hésitez pas à me dire en commentaire ce que vous en pensez ^^


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    — Hé, Ping-pong ! chuchota une voix moqueuse. Ping-pong !

    Mia continua de fixer son cahier d’exercices. C’était encore Enzo ! Assis une rangée derrière elle, il s’amusait à répéter ce méchant surnom à son oreille. La première fois, elle n’avait pas compris pourquoi il la comparait à un jeu de raquette. Et puis, l’explication s’était faufilée dans son esprit, chassant la maîtresse et sa leçon de grammaire. Ce devait être à cause de ses yeux… Depuis qu’elle était enfant, Mia les détestait. Ils étaient sombres, aussi noirs que de l’encre, et surtout ils étaient taillés en amande. 

    Rentrée scolaire après rentrée scolaire, c’était toujours la même histoire. On la pointait du doigt, on lui demandait ses origines, et personne ne voulait croire que cette dame blonde à la sortie de l’école puisse être sa maman. À chaque mois de décembre, elle suppliait le père Noël de lui offrir un nouveau visage, mais elle ne trouvait que des jouets sous le sapin. Puisque le père Noël refusait de l’aider, peut-être que ses camarades avaient raison… Et si c’était simplement pour rire ? 

    « Tu sais bien que je blague, non ? » s’était un jour esclaffé Enzo, après lui avoir demandé si elle avait mangé du chien au petit-déjeuner. Pour Mia, ce n’était pas drôle du tout, mais Enzo n’avait pas attendu sa réponse pour continuer à l’embêter. Alors, elle avait bâti autour d’elle un rempart de silence ; elle s’était réfugiée dans son monde intérieur. 

    Ce matin-là, pour oublier la pluie de « Ping-pong » qui s’abattait sur elle, Mia choisit de pousser les portes de sa cabane imaginaire. Il lui suffisait de fermer son esprit pour laisser ses rêves envahir la salle de classe. Telle une feuille de papier calque, des éléments venaient se superposer à la réalité. Là, à la place du bureau de la maîtresse, c’était un hamac suspendu ; près du vieux radiateur, c’était un tapis aux couleurs chatoyantes ; sur les murs gris, la carte de France avait disparu sous un manteau de lierre. Enzo et ses moqueries n’existaient plus… Partout où Mia posait les yeux, elle ne voyait que sa cabane, son refuge perché dans les arbres. 

    Un élément, pourtant, ne tarda pas à lui arracher une grimace. Posé dans un coin se dressait un vieux coffre poussiéreux. « Oh non, il est encore là ! » songea Mia en se tordant les mains. Depuis sa dernière visite, il semblait avoir doublé de taille. S’il devenait de plus en plus lourd, risquait-il de traverser le sol ? Sa cabane allait-elle s’effondrer sous ses pieds ?

    Ploc… ploc… Mia tourna la tête. Elle aurait dû s’en douter, voilà que des pierres commençaient à se glisser par la fenêtre. Malgré ses efforts, elle entendait encore la voix d’Enzo. Ses railleries n’étaient qu’un lointain murmure, mais elles avaient réussi à pénétrer son royaume imaginaire. Ces insultes s’insinuaient dans son esprit et prenaient la forme de cailloux. Parfois, il en pleuvait des gros, des moyens, des petits… Cette fois-ci, ils faisaient la taille d’un poing. Mia s’empressa de les enfermer à l’intérieur du coffre. C’était là qu’elle cachait les pierres dans l’espoir qu’elles disparaîtraient. Dès qu’elle souleva le couvercle, un flot de mauvais souvenirs s’empara d’elle. Toutes ces images qu’elle avait refoulées au fond d’elle-même, tous ces mots qu’elle avait tenté d’oublier. 

    Des enfants qui tiraient leurs yeux, qui imitaient l’accent chinois ; des insultes : bol de riz, face de citron, jaune d’œuf, tching tchong… Il y avait aussi cette question, celle qui revenait de façon lancinante, encore et toujours : « D’où tu viens ? » Mia avait beau leur répondre la vérité, qu’elle et ses parents étaient nés dans la banlieue parisienne, tout le monde refusait de la croire. On s’obstinait à lui coller une étiquette, à parler d’elle comme d’une étrangère… Jour après jour, elle sentait un trou se creuser en elle. Parfois, elle avait l’impression que les murs de sa cabane n’étaient pas suffisants pour la protéger. Oui, tôt ou tard, le coffre emplirait l’espace ; il commençait déjà à la grignoter de l’intérieur. 

    — Les enfants, sortez votre cahier de texte ! 

    La voix de la maîtresse arracha soudain Mia à son univers. Le décor autour d’elle éclata, comme une bulle de savon, pour la ramener dans la salle de classe.

    — Pour demain, je veux que vous écriviez une courte rédaction sur un sujet qui vous tient à cœur. Vous la lirez devant vos camarades. 

    Un frisson parcourut Mia. Et si elle osait ? Si elle brisait le mur de silence qui l’enveloppait ? Oui, demain, elle parlerait. Elle allait vider le coffre, retirer un à un tous les cailloux qui la blessaient. Elle expliquerait aux autres élèves à quel point leurs plaisanteries la faisaient souffrir. Peut-être qu’Enzo comprendrait enfin sa douleur. Demain, elle ne serait plus Mia « Ping-pong », mais seulement Mia…


Crédit image : Mystic Art Design de Pixabay

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